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Histoires et Lieux d'Alsace

Les Schlumberger, une fantastique aventure familiale

En 1976, Anne Gruner Schlumberger publie chez Fayard un livre « La boîte magique ou les sources du pétrole » où elle raconte l’une des plus extraordinaire histoire du 20ème siècle. Elle y remémore ses souvenirs d’enfance où elle a été témoin des faits : « J’étais assez grande pour ne rien perdre du spectacle. Le casque, les fils électriques qui serpentaient d’une caisse à une baignoire remplie d’eau où surnageaient deux bâtons eux aussi reliés à des fils, me fascinaient. Mon père, j’en avais la certitude, était un magicien. Ne l’avais-je pas vu, penché sur une boîte noire, retrouver des sous enfouis dans le sable ou l’argile ? Cette boite qui lui révélait des trésors invisibles, je devais avoir sept ans quand j’ai appris qu’elle portait le nom mystérieux de « potentiomètre ».

Anne Gruner Schlumberger est la fille de Conrad Schlumberger, inventeur de la recherche minière par prospection électrique. L'histoire de cette découverte commence dans les caves de l'École des mines de Paris autour de la boîte noire, se poursuit dans la propriété familiale du Val-Richer, se précise à Pechelbronn, en Alsace, où naît le carottage et s'étend dans le monde entier. Conrad est un homme de terrain, comme la poignée d'ingénieurs débrouillards, persévérants, disséminés en Amérique, en Russie, au Venezuela, en Extrême-Orient... Tous luttent contre les éléments naturels. Vie d'aventure, vie d'une entreprise aussi, qui a commencé en 1925 dans deux pièces sur l'esplanade des Invalides. Aujourd'hui, cotée en Bourse, elle emploie 100 000 personnes et son chiffre d'affaire dépasse 33 milliards de dollars. Ainsi la modeste boîte noire de Conrad Schlumberger s'est muée en lampe d'Aladin.

L’histoire de ces Schlumberger est hors du commun. Elle s’étale sur six siècles et est étroitement liée à l’histoire de la plaine d’Alsace. C’est encore une famille de protestants qui comme beaucoup d’autres ont bénéficié du statut de ville libre de Mulhouse pour laisser libre cours à leur esprit d’entreprise. Ils sont originaires d’Ulm près de Stuttgart au Bade-Wurtemberg. En 1520, Luther s’était fait excommunier par le pape mais cela n’a fait qu’augmenter les adhésions à la religion réformée naissante. Quand la ville d’Ulm passe au protestantisme en 1530, Klaus Schlumberger, fils du bailli et chevalier teutonique en quête d’aventure, décide à 30 ans de s’expatrier et émigre à Gebweiler qui est la propriété du Prince-Evêque de l’abbaye de Murbach. Klaus aime la chaleur de cette vallée qui sent si bon la campagne. Il sympathise avec les vignerons et ouvre une tannerie où il va œuvrer pendant 15 ans. Mais Klaus, de caractère séditieux, se prend de sympathie et encourage les détracteurs du trop riche Prince-Abbé (l’abbaye est une des plus riches du Saint Empire Germanique).

En 1545, Klaus va devoir une nouvelle fois s’expatrier et rejoint Mülhausen (Mulhouse) la petite ville luthérienne libre depuis 1515 qui compte 2000 habitants. Il achète le droit de bourgeoisie et exerce le métier de tanneur. Il épouse Catharina la fille de l’apothicaire qui lui donne deux enfants. Son fils Hans-Ulrich reprend la tannerie et aura 15 enfants qui vont faire souche. Il est même élu bourgmestre à l’âge de 65 ans c’est dire l’ascension sociale qu’il a su réaliser. Cinq générations de tanneurs se succéderont, rue de l’abattoir, dans ce qui va devenir un eldorado avant que la famille ne réoriente entièrement ses activités.

            Après la guerre de trente ans, les fils de Hans-Ulrich V (1680-1732), le dernier des tanneurs, vont profiter de la richesse de leur ville pour changer de statut. Georg-Jacob (1706-1763) et Niclaus (1710-1775) se lancent dans la fabrication de draps et de tissage de laine. Cette activité plus noble les fait passer de la corporation des Bouchers à celle des Tailleurs, plus influente. Leurs fils vont se lancer dans la folle aventure de la fabrication des « indiennes » comme les autres grandes familles déjà enrichies. La lutte et la concurrence vont être acharnées. Pour une réussite il y aura beaucoup d’échecs. Mais les Schlumberger marient leurs nombreux enfants aux meilleures familles comme les Hartmann, Dollfus, Mieg, Koechlin, Hofer, ou Bourcart toutes protestantes. et deviendront ainsi la première famille de Mulhouse.  

Peter (1750-1830), 3ème fils de Georg-Jacob, subit d’abord une faillite avec les Dollfus avant de se lier à la famille du bourgmestre Jean Hofer et créer l’entreprise Hofer-Schlumberger. Peter est le 1er Schlumberger à devenir riche et achète pour 3500 livres la maison de maître « Löwenfels », une luxueuse demeure au style Louis XV dans la rue des Champs-Elysées actuellement le 44 rue des Franciscains. « Il y avait jardin, écurie et appartenances, des glaces, tableaux et des statues de pierre ». Mais Catherina, sa femme, meurt en 1794 des suites d’un accouchement dramatique et laisse 7 orphelins. Peter va élever ses enfants seul et transmettre l’usine de Mülhausen à ses deux aînés. Ceux-ci la transformeront en une prospère entreprise de filature et de tissage qui emploiera 1700 personnes en 1875. Ils amasseront une fortune considérable mais l’usine de Mulhouse ne résistera pas à la crise de 1929.

La maison Loewenfels et l'usine de la Tensch en 1880 à Mulhouse
La maison Loewenfels et l'usine de la Tensch en 1880 à Mulhouse

La maison Loewenfels et l'usine de la Tensch en 1880 à Mulhouse

Le troisième fils de Peter, Nicolas (1782-1867), conscient de son statut de cadet et rebelle, sort de l’école à 13 ans. Son père l’envoie en apprentissage commercial chez des amis Suisses qui lui font d’abord apprendre correctement le Français ! Il réintègre ensuite l’usine paternelle comme coursier et assistant commercial mais ne peut se résoudre à devoir attendre son tour.

En 1798, la ville libre de Mülhausen est contrainte d’accepter le rattachement à la France qui lui impose des droits douaniers prohibitifs sur les « indiennes » qu’elle exporte. La ville décide alors de vendre à bas prix aux bourgeois tous les biens communaux notamment les terrains qu’elle a patiemment acquis. Les riches familles vont largement en profiter en achetant à bas prix.

A vingt ans, Nicolas décide de tenter sa chance par ailleurs. Il part à Londres et trouve un emploi de commercial. Il est enthousiasmé par l’avance technologique de l’industrie londonienne et voyage dans toute l’Angleterre. Mais Napoléon veut la guerre et recrute toute la jeunesse française. Pour éviter à Nicolas d’être considéré comme déserteur, son père Peter est obligé de trouver un remplaçant qu’il paye 600 livres pour aller à la place de Nicolas au régiment. En 1805, Nicolas parcourt l’Europe pour recouvrir quelques créances. Il croise partout les armées de Napoléon qui sont victorieuses à Ulm (20 octobre 1805) et Austerlitz (2 décembre 1805). Il revient à Mülhausen voir sa famille et son père qui lui demande de réintégrer l’usine. Mais Nicolas, n’arrivant pas à convaincre l’associé de Papa qu’il faut fabriquer ses tissus au lieu de les acheter aux Anglais, achète en 1810 un ancien moulin à Gebweiler et crée à 24 ans une société de filature de coton équipé de 12 000 broches, le long de la Lauch en amont du village. Il s’associe avec son beau-père Jean-Henri qui lui apporte 450 000 francs. Nicolas va avoir une idée de génie en voulant construire ses propres machines qu’il a vu en Angleterre. L’exportation de ces machines anglaises étant interdite et punie de peine de mort, Nicolas embauche un inventeur anglais et toute son équipe qu'il fait venir à Guebwiller. Ce sera le succès et la fortune pour Nicolas qui se démène pendant plus de 60 ans comme un diable pour développer encore et encore ses activités.  

Nicolas se diversifie sans cesse et construit lui-même les machines-outils qu'il revend ensuite dans toute l'Europe. Le succès de la société NSC deviendra mondial. Elle existe toujours aujourd’hui. En 1826, Nicolas achète le château de Neuenbourg, ancienne possession des Princes-Abbés de Murbach, signe de la position sociale atteinte.

Nicolas, son usine et son chateau
Nicolas, son usine et son chateau
Nicolas, son usine et son chateau

Nicolas, son usine et son chateau

En 1840, l’ingénieur mulhousien Josué Heilmann met au point à Guebwiller la première peigneuse mécanique, dont le brevet est déposé en 1843 par l’entreprise NSC et qui est encore utilisée de nos jours. Il emploie plus de mille ouvriers après 1830, 2000 en 1845. Tout de même 30 % sont des enfants ! La journée de travail est de 12 heures au lieu de 13,5 ailleurs. Nicolas va être le premier à fabriquer du fil fin dans ses usines de Gebweiler. Il envoie ses cinq fils à l’Ecole Centrale de Paris.

C’est en 1848 que le conseil municipal de Mülhausen décide de changer son nom en Mulhouse. Gebweiler ne deviendra Guebwiller qu’en 1918.

Nicolas meurt en 1867 en laissant une fortune de plusieurs dizaines de millions de Francs à ses 9 enfants. Jean et Adolphe reprennent respectivement la filature et les ateliers de construction mécanique. Mais la guerre de 1870 va bousculer l’équilibre familial. En 1871, Jean Schlumberger, pour préserver ses intérêts industriels, est élu président du nouveau Parlement alsacien crée par les Allemands à la réprobation générale de toute la famille, profondément française.

Pour que ses fils ne soient pas inscrits sur les listes d’enrôlement de l’armée allemande, Paul, l’aîné de Jean décide de s’expatrier à Paris. Il rencontre et épouse Marguerite de Witt, petite fille de François Guizot de l’académie française. Tandis que les autres Schlumberger restent fidèles à l’Alsace et deviennent allemands, Paul choisit la nationalité française et abandonne ses parts dans la filature.

A Guebwiller, Ernest le deuxième fils de Jean (1851-1926), reprend l’entreprise de machines textiles « SNC » qui existe toujours et le vignoble qu’il transmet ensuite à son fils, Ernest (fils) (1885-1954). Celui-ci épouse Christine Schlumberger (1894-1971), sa cousine germaine, dont il aura deux filles : Anne (1914) et Clarisse (1919). Cette dernière écrira un formidable livre sur l’histoire de la famille. Ernest (fils) est passionné par le vignoble et y consacrera toute sa vie. Il réalisera des travaux considérables de replantation après la crise du phylloxéra et agrandit le vignoble qui va passer de 40 hectares à 130 hectares. Ce sont aujourd’hui les enfants et petits-enfants de Clarisse qui gèrent le domaine le plus important d’Alsace. On y trouve les Grands Crus Saering, Spiegel, Kessler et Kitterlé ainsi que des cuvées de collection tirées de sélection de grains nobles ou vendanges tardives issus les meilleures années et des meilleurs Grands Crus « Christine », « Anne », « Clarisse » ou « Ernest ».

A Paris, Paul Schlumberger regrette d'avoir dû quitter son Alsace natale, mais de ce fait, ses fils ne seront pas incorporés de force dans l’armée allemande en 1914 comme 380 000 Alsaciens-Lorrains. Contrairement aux habitudes chez les Schlumberger où les fils n’ont pas le droit de choisir leur destin hors du sillon tracé par les pères, Paul veut que sa fille et ses cinq fils choisissent eux-mêmes leur voie.

            Paul, l’aîné sera écrivain et participe, aux côtés d’André Gide et de Gaston Gallimard, à la fondation de la Nouvelle Revue Française (NRF) en 1908 et à celle des éditions Gallimard en 1911.

Conrad (1878-1936), entre à Polytechnique en 1898 et sort diplômé de l’Ecole des Mines en 1900. Il devient chargé de cours à l’Ecole des Mines. De 1906 à 1914, il est professeur de physique à l'Ecole des mines de Saint-Etienne puis de Paris. Il croit qu’on peut déterminer la géologie du sol par des mesures électriques. Sa fille, Anne, se souvient bien : « A Paris, dans les caves de l’Ecole des mines, de 1911 à 1914, mon père, professeur de physique se penchait sur des caisses de sable. Des fils et encore des fils aboutissaient à une boite noire. Casque aux oreilles, branché sur cette boite, mon père écoutait. Que pouvait-il bien entendre ? Les fils électriques qui serpentaient d’une caisse à une baignoire remplie d’eau où surnageaient deux bâtons eux aussi reliés à des fils, me fascinaient. Mon père, j’en avais la certitude, était un magicien ». C’est ainsi que commence une incroyable aventure qui va révolutionner toutes les connaissances humaines dans ce domaine.

 C'est dans le parc du Val Richer, la propriété familiale des Guizot en Normandie, qu'il fait ses premières mesures électriques de surface pendant l'été 1912 pour explorer le sous-sol. En 1913, à Soumont (Normandie), ses mesures électriques permettent de retrouver une veine de minerai qui avait été décalé par une faille. Grâce à ce premier succès, suivi d’autres, Conrad est convaincu de la justesse de sa pensée qui va donner naissance à la prospection électrique. Paul encourage son fils Conrad et est subjugué par ces premières réussites.

Conrad et Marcel au Val Richer
Conrad et Marcel au Val Richer
Conrad et Marcel au Val Richer

Conrad et Marcel au Val Richer

Mais une nouvelle guerre éclate, monstrueuse, inhumaine. Capitaine de réserve, Conrad applique ses connaissances et réussit à repérer des batteries adverses grâce à ses mesures électriques ! Il reçoit la légion d’honneur. Marcel, le troisième fils, pendant ce temps, a mis au point des tourelles de chars ! Dégoûté par l’aveuglément des hommes politiques de l’époque, Conrad va se jeter à corps perdu dans ses expériences et reprend en parallèle ses cours à l’Ecole des Mines.

Son frère Marcel (1884-1953), ingénieur centralien, fait ses armes dans l’industrie minière en Algérie, en Crimée et en Asie Mineure.

En 1919, Paul pressentant les qualités respectives de ses deux fils, les forcent à s’associer pour mettre en oeuvre l’idée de génie de Conrad. Paul fait rédiger par son notaire une convention le 12 novembre 1919 : « Je m’engage à verser à mes fils, Conrad et Marcel, les fonds nécessaires à l’étude des recherches en vue de déterminer la nature du sous-sol par les courants électriques, jusqu’à concurrence de la somme de cinq cent mille francs. En contrepartie, mes fils s’engagent à ne pas éparpiller leurs efforts, à s’abstenir de recherches dans d’autres domaines. L’intérêt scientifique dans la recherche à faire doit primer l’intérêt financier … ».

Les deux hommes allaient former une équipe inséparable. Questionner l’un sans l’autre c’était s’entendre dire : « J’en parlerai à mon frère Marcel … ou Je demanderai à mon frère Conrad … ». Ils seront mondialement connus sous le nom des « Frères Schlumberger ».

Conrad crée un bureau d'études avec son frère Marcel, Henri Doll (son gendre qui a épousé Anne) et Eugène Léonardon en 1920. Ce n’est qu’en 1923, qu’il abandonne ses cours à l'Ecole des mines de Paris, pour se consacrer entièrement à sa passion. Il prouve la réussite du « carottage électrique ». C’est également en 1923, que Conrad applique pour la première fois, sur un site en Roumanie, la méthode de résistivité à la prospection de structures pétrolifères.

Si Conrad est l’inventeur génial de l’aspect théorique de la technique, Marcel va développer avec maestria l’aspect mécanique des outils et des matériels. Il dépose plus de 100 brevets. Henri Doll, le gendre de Conrad tout aussi génial complète la fine équipe. Dès lors, les études, projets de barrage, recherches de minerais, tracés de structures géologiques se multiplient en France, Afrique du Nord, Espagne, Italie, Yougoslavie, Bulgarie, Pologne, États-Unis, Canada et même Japon. Anne raconte : « Ils partaient à bord d’une vieille camionnette. Conrad grimpait à côté du chauffeur ; à l’arrière, jambes ballantes, Marcel et un ingénieur frais émoulu de l’école s’entassaient avec le matériel. A travers champs, bois, cultures et fossés, chacun mettait la main à la pâte. L’un plantait les piquets, l’autre tirait les câbles, le troisième faisait les mesures, le quatrième prenait les notes … Ils rentraient de là crottés et fourbus ». Ce sera le quotidien de dizaines d’équipes qui parcourront le monde pendant plus de vingt ans avant de commencer à gagner de l’argent.

En 1926 les deux frères créent la « Société de Prospection Électrique » (la Pros), qui existe encore aujourd'hui. Ils sont chargés de rechercher des crêtes salines en Alsace pour l’exploitation de la potasse. La prospection de la plaine qui couvrit 800 kilomètres carrés et nécessita quelques quatre mille mesures électriques coûta 500 000 francs de l’époque. Anne raconte encore : « Le doute n’était plus possible : les cartes de résistivités révélaient bel et bien cinq anticlinaux et un dôme salin dont les surrections, affleurant à quelque 150 mètres du sol, s’étalaient sur une soixantaine de kilomètres ! Pour les deux frères, cette découverte fut la sortie du désert ».

En 1927, Conrad a l’idée de compléter la prospection électrique de surface par des mesures effectuées dans un puits de pétrole existant à Pechelbronn, au nord de Haguenau, à 600 mètres de profondeur. Il installe un matériel rudimentaire : « Trois câbles conducteurs accolés tous les cinq mètres avec du chatterton, une sonde lestée de plomb, un treuil manœuvré à la main, des batteries d’accumulateurs et un potentiomètre constituaient un curieux mariage ! Tendu, frémissant, mon père, âgé de 48 ans, avait les angoisses d’un étudiant face à l’épreuve de sa vie ». C’est ainsi que naît le « carottage électrique ou logging » qui va révolutionner la recherche pétrolière. Les mesures effectuées révèlent qu'il est possible d'identifier les formations géologiques traversées par un sondage, et notamment les formations productrices d'hydrocarbures, par leur résistance électrique. La Pros publie une quarantaine de brevets à l’échelle mondiale. Dès 1929, cette technique est mise en oeuvre pour le compte des compagnies pétrolières par des ingénieurs de la société.

 En 1929, le bureau d'étude passe de 58 à 95 ingénieurs et la société commence à dégager de juteux bénéfices. Le carottage électrique est introduit en mars au Venezuela, en juin aux USA puis en août 1929 en URSS, où, employé intensivement, le « logging électrique » prouve rapidement sa valeur.

Conrad crée en 1931 la Compagnie Générale de Géophysique pour s’occuper de la prospection de surface, la Pros se réservant les mesures dans les sondages pétroliers.

Les deux frères Schlumberger
Les deux frères Schlumberger
Les deux frères Schlumberger
Les deux frères Schlumberger

Les deux frères Schlumberger

Pendant l'année 1933, l'activité se développe rapidement et on compte déjà 240 opérations de logging aux Etats-Unis. C’est Henri Doll, le mari d’Anne qui dirige les opérations. En septembre 1934, Schlumberger emploie 12 ingénieurs et 40 employés qui sillonnent avec 11 camions les Etats-Unis. Les deux frères ne se versent toujours pas de salaire. Une compagnie de droit américain, Schlumberger Well Surveying Corporation (la SWSC), est fondée à Houston au Texas pour exploiter le carottage électrique aux USA. Après cela, l'expansion est fulgurante. Schlumberger, pour maintenir sa supériorité technique, étend ses services à toute la gamme des opérations allant de la découverte d’un gisement de pétrole à sa mise en production.

L'importance de l'oeuvre des deux frères Schlumberger est reconnue par l'Institut Américain des Ingénieurs des Mines et par l'Association Américaine des Géologues Pétroliers qui décernent à Conrad et Marcel Schlumberger, plusieurs prix dont la « Lucas Gold Medal » en 1941.

En Europe également le succès est enfin au rendez-vous. En 1935, au congrès international des mines, les méthodes et appareils des Frères Schlumberger suscitent un enthousiasme réel. Les équipes passent de 42 à 74 en 1934, puis 127 en 1936 et 237 en 1938.

Malheureusement, après des années de galères et de réussites (7000 carottages, 1,8 million de mètres de forages sur plus de 50 000 kilomètres carrés de surface), le contrat réalisé en 1929 avec la Russie va être rompu suite aux purges staliniennes. Dans les faits, les Russes ne veulent plus payer leur dû aux Schumberger. Conrad se rend sur place et s’épuise à vouloir sauver ses équipes et récupérer son matériel. Anéanti et dégoûté par les palabres interminables, il meurt, à 58 ans, d’une hémorragie cérébrale le 9 mai 1936 à Stockholm lors de son retour. On ne reverra jamais son ami Milikian responsable du développement du projet russe. Conrad, lui, ne verra pas le succès phénoménal de ses sociétés.

Marcel continue seul et assure le développement des deux sociétés qui deviennent les leaders mondiaux dans leur domaine. Implantée dans 70 pays, la petite entreprise des années vingt est devenue une multinationale cotée en Bourse à New York et Paris, Londres et Amsterdam.

A un journaliste qui lui demande en 1953 : « Quelle est le secret de la réussite ? », Marcel répond : « Mettre son travail au-dessus de tout, de son confort, de ses envies, de ses besoins de repos. Celui qui sacrifie à son métier, à son entreprise, pour lui consacrer toutes ses ressources et toutes ses forces est certain d’aboutir. Il met la chance et le temps avec lui. » Marcel meurt en août 1953 à 69 ans avec la satisfaction d’une vie aboutie.

Marcel Schlumberger

Marcel Schlumberger

Une très belle exposition est visible au château de Crèvecœur-en-Auge, entièrement dédiée à l’histoire familiale de la recherche géophysique.

C’est son petit-fils, René Seydoux, qui lui succède jusqu’en 1965 où un certain Jean Riboud prend la tête de la société jusqu’en 1985. La Schlumberger Limited emploie aujourd’hui 100 000 personnes dans le monde dont 1200 en France et est désormais installée aux Antilles néerlandaises. Elle réalise un chiffre d’affaires annuel de 33 milliards de dollars et représente une capitalisation de plus de 50 milliards de dollars. La Compagnie générale de géophysique dont le siège est à Paris emploie 5 000 personnes et réalise un CA de 1,4 milliards de dollars pour une capitalisation de 1,7 milliards de dollars.

Maurice Schlumberger (1886-1977), le jeune frère de Conrad et Marcel, a d’abord grandi dans l’ombre de ses frères. Avec deux camarades de l’École des Sciences politiques, il crée en 1919 la Banque Schlumberger, Istel & Noyer qui devient Schlumberger & Cie en 1925, spécialisée dans la gestion de portefeuille et met au point des produits financiers encore inconnus en France. Ainsi, avec le « Compte de gestion » et la « Société de gestion mobilière », Schlumberger et Cie donne naissance à des instruments de gestion collective, précurseurs des SICAV d’aujourd’hui.

Rémy, le fils de Maurice, (1920-1992), ingénieur centralien en 1942, entré en 1947 aux côtés de son père comme associé-gérant de la banque de Neuflize-Schlumberger, formée par fusion en 1945. Elle devient en 1966 Neuflize- Schlumberger-Mallet & Cie (NSM) avant d’être intégrée en 1978 dans le groupe néerlandais ABNAMRO : Rémy est PDG de NSM de 1973 jusqu’à la fin des années 1980. Ce dynamisme va de pair avec la participation de leurs employés. Dès 1920, les associés de la Banque l’expliquent dans une lettre à leurs collaborateurs : « Nous sommes convaincus que le succès, dans une entreprise quelconque, dépend avant tout de la valeur de ceux qui y collaborent ; dans tous les domaines et détails de son activité, nous voulons donc que chacun apporte un même désir de se rapprocher du maximum dont il est capable. Mais si chacun participe par son effort au succès de l’ensemble, nous désirons que tous bénéficient des résultats de notre entreprise. Nous avons donc l’intention de distribuer à la fin de chaque année une gratification qui tiendra compte à la fois de la valeur de chaque collaborateur et des bénéfices réalisés par l'affaire ». Avant même l’idée gaulliste de participation, les associés vont donc plus loin que la simple redistribution des résultats. Ils inventent ainsi l’intéressement aux fruits de l’expansion des entreprises dont bénéficient en 2020 80% des salariés français.

Jérôme Seydoux, arrière-petit-fils de Marcel Schlumberger a créé un empire dans les médias, la télé et le cinéma. Il possède, depuis qu’il a racheté la part de son frère, 100 % de Pathé Cinéma (CA : 900 millions), avec près de mille salles et 67 millions d’entrées en France …

 

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